7/25/2005

L’émergence de forces nouvelles

La Lettre Mensuelle de Jureco n° 155, novembre 1999.

Vive les candidats indépendants !

Les élections qui vont se dérouler le 14 novembre prochain reflèteront, sans doute, un nouveau rapport de forces à Antananarivo et, qui sait, favoriseront un comportement nouveau des hommes politiques du Pays.
Contrairement aux autres élections celles-ci se caractérisent, en effet, par l’entrée en scène de candidats de la « société civile» dont les moyens peuvent rivaliser avec ceux des organisations gouvernementales, ex ou para gouvernementales.
A défaut d’une législation sur le financement des campagnes électorales, cette remarquable entrée en scène d’amateurs, non assujettis à un appareil et néanmoins susceptibles de faire bonne figure, ne peu que dynamiser la vie civique et éveiller la conscience critique.
Cette perspective est d’autant plus crédible que le style, comme les thèmes adoptés par certains « amateurs » rompent, parfois, avec la langue de bois et la sensiblerie habituelles : point de promesses mirobolantes, ni de charité dégradante mais un appel à l’effort commun c'est-à-dire au courage et à la dignité.
Pour la première fois dans une campagne électorale, quelques candidats ont rejeter le langage de maître d’école omniscient pour s’adresser à des citoyens.
On peut certes, déplorer le coût prohibitif de cette campagne électorale mais on doit néanmoins se féliciter que des indépendants, hier totalement inconnus de la scène politique, se soient jetés dans cette bataille pour contrebalancer l’oligopole des « appareils » et, partant, participer à la promotion d’une génération nouvelle de responsables potentiels de la Cité . En ce sens,gagnants ou battus, ils auront contribué à lutter contre notre sclérose.
Toute la question est de savoir si, en cas d’élection d’un indépendant, le pouvoir central, par l’intermédiaire du Préfet de Police, et les appareils, par l’entremise du Conseil municipal, permettront au Maire d’exercer la plénitude de ses fonctions.
Antananarivo est, en effet, la seule ville de Madagascar placée sous tutelle et sous surveillance permanentes comme l’a encore prouvé la création de cette administration superfétatoire et répressive qu’est la Préfecture de Police à une époque où on ne jure que par l’autonomie de gestion.
Mais qu’importe ! Il appartiendra au futur maire d’Antananarivo de savoir faire appel au soutien de ses concitoyens et qui sait ? l’Hôtel de Ville de Paris n’a-t-il pas été, pour un certain Jacques Chirac, le vestibule de l’Elysée ? A défaut de la Présidence, le Maire et ses alliés pourront toujors penser aux fonctions de Gouverneur de la Province.
Pierre Ranjeva

7/18/2005

L’amorce d’un changement

La Lettre Mensuelle de Jureco n° 154, Octobre 1999

Le bout de la route ?


L’an 2000 marquera t-il l’effondrement de la III è République ? On est en droit de se poser la question à la lumière des événements qui se sont succédé au cours de ces derniers mois.
A son retour de Tripoli le président de la République, pilier des institutions, ainsi expliqué ses fréquentes absences par son souci d’habituer le pays à « se passer de lui ». C’est ouvrir, en termes équivoques, sa succession et annoncer son retrait progressif de la gestion des affaires nationales. Dans un régime présidentiel, une telle attitude ne peut qu’aboutir à une perversion des mécanismes institutionnels.
En lâchant la bride à toutes les ambitions, président de la République ouvre, en effet, la voie à toutes les intrigues et aux innombrables « guerres de chefs » qui ont toujours été fatales au Pays. A preuve les règlements de comptes à l’époque de la I ère République finissante ou la succession désordonnée du général Ramanantsoa qui a abouti, tragiquement, à l’assassinat du colonel Ratsimandrava.
Ce « désintérêt » du président de la République s’il est réel, et non une resucée à la malgache des « Cents fleurs » de Mao Zedong, intervient à un moment où aucun problème fondamental n’a encore trouvé l’amorce d’une solution.
Que l’on songe, entre autres, aux difficultés innombrables qui surgiront avec la mise en place des provinces autonomes et aux querelles de clocher et de compétences qui exigeront la présence effective d’un arbitre responsable et incontesté. En réalité, la période la plus délicate du mandat du président de la République est devant lui : de lui dépendra, incessamment, l’ « implosion » ou non de Madagascar.
Les préoccupations d’intendance ne sont pas moins lancinantes. Les déclarations du Premier ministre, à son retour de Washington, au sujet du CAS II, sous-entendent un échec des négociations, échec qui peut s’interpréter comme un désaveu cinglant, par les institutions de Bretton-Woods, de la politique suivie jusqu’ici.
A ce stade, on pourrait presque parler d’une atmosphère de fin de règne ne dément pas, d’ailleurs, l’impunité dont bénéficient certains ministres qui ont donné des preuves de leur évidente impéritie.
Ainsi s’expliqueraient le retour en force de la DGDE, l’OPA sur la CNaPS et nombre d’autres mesures inexplicables au seul niveau rationnel.
Tout incite aujourd’hui à croire, à moins d’un « miracle », que notre pays va entrer dans une zone d’incertitudes, sinon de tempêtes, d’autant plus redoutables que tous les « corps intermédiaires » susceptibles nde jouer le rôle de médiateur, se ont disqualifiés par leur partialité passée et leurs querelles intestines ou se sont contentés de jouer les épisodiques « mouches du coche ».
Pierre Ranjeva

7/17/2005

RETROSPECTIVE

Quarante ans après…
Ni l’indépendance, ni le socialisme
n’étaient ce qu’ils étaient


Dans un article publié dans « La Lettre Mensuelle de Jureco » n° 149 et 150 en mai et juin 1999, nous avons répondu à des économistes qui ont formulé le jugement suivant : « Madagascar : un point aberrant »

Par Pierre Ranjeva

Face à l’irrésistible descente aux enfers que nous vivons et, à la veille du quarantième anniversaire du retour de l’Indépendance, peut-être est-il temps de jeter un regard rétrospectif sur notre itinéraire pour permettre, autant que faire se peut, d’aborder, lucidement et sans complaisance, le monde de l’an 2000.
C’est indéniable : nous avons, jusqu’ici, échoué et sur tous les plans.
Il serait facile, à l’évidence, de dresser crûment un inventaire. Mais le ton risque d’être faussé par la subjectivité aussi citerons nous, pour conforter notre assertion, ces phrases d’une revue, neutre par définition et par vocation, la revue Economie de Madagascar n° 3 page 4 :
« Rappelons que la plupart des grands économistes (1) qui ont cherché à estimes des équations de la croissance ( soit dans des théories de la croissance endogène et de la convergence des nations, soit pour expliquer les piètres performances du continent africain ) ont été conduit à exclure Madagascar de leurs échantillons de pas ou à le considérer comme un « point aberrant », tant les facteurs explicatifs de la croissance, classiques ou moins classiques, ne s’appliquaient pas aux trois décennies de régression du PIB par tête dans la Grande Ile. »
Qu’en termes galants ces choses sont dites !
Quand un fait échappe aux catégories et aux équations des économistes, on l’évacue du champ de la recherche pour laisser la place à uns explication mystique, voire théologique, de la conjoncture.
On parle alors de « miracle » en cas de succès et de « cas aberrant » en cas d’échec.
Rares sont ceux qui auront le courage de recourir à « l’histoire de longue période » pour dégager quelques repères explicatifs.
Les dés pipés de l’indépendance
Les années soixante ont vu un déferlement des indépendances. Les puissances coloniales, dans un élan de « générosité » libératrice, ont fait don de leur autonomie à leurs anciennes possessions ultramarines.
Les ressortissants de ces pays, unanimes, ont chanté en chœur la générosité de l’ancienne Métropole et ont voué, en ce qui concerne les anciens Territoires d’Outre mer, une reconnaissance éternelle au grand homme que fut Charles de Gaulle.
La propagande fit le reste et ancra, dans l’imaginaire collectif, que l’Indépendance était la traduction, dans les faits, des principes de liberté et de fraternité dont la Franc s’est toujours réclamée depuis le Siècle des Lumières.
On occulta le contexte international, la guerre d’Algérie, la mise en place, de longue date, du « système ». Seuls quelques rares aigris, dont les voix furent vite étouffées, ont timidement fait valoir que cette générosité marquait, en réalité, un marché de dupes, et libérait, en fait, le pouvoir colonial d’in fardeau diplomatique, militaire, économique et démographique, qui allait en s’alourdissant au fil des ans.
Le contexte international
On n’insistera pas sur les pressions internationales en faveur de la libération des territoires, pressions exercées principalement par la doctrine « anticolonialiste » de F.D.Roosevelt et de ses successeurs et entérinée par la Charte des Nations- Unies.
A peine délivrée de « l’impôt du sang » dans l’ex Indochine, la France eut à faire face à la terrible guerre de Libération algérienne qui devait creuser une fracture profond dans le communauté nationale et entraîner la chute de la IV ème République. Des signes, au surplus, faisaient craindre le propagation des troubles en Afrique noire d’autant que la division du monde en blocs poussait à l’incendie.
Le statu quo politique eût été intenable.
Au plan économique, l’addition se révélait plus lourde encore. Le principe de l’Union française tendait, à l’origine, à rapprocher, autant que faire se peut, le statut et les conditions des ressortissants des Territoires avec ceux des citoyens de la Métropole. Avec le « différentiel » de taux de natalité, ce n’était pas financièrement possible et la Métropole, en moins de vingt ans, aurait été submergée par ses anciens colonisés au point que le Parlement français lui-même aurait été arabisé et africanisé .
Il fallait donc se tirer élégamment de ce guêpier d’autant que la Communauté économique européenne commençait à voir le jour.
Dans ce contexte, l’octroi des indépendances était tout bénéfice et, entre autres :
- levait l’accusation de puissance colonisatrice qui pesait sur la Métropole,
- évitait une potentielle « colonisation de celle-ci par ses anciens ressortissants,
- permettait d’exécuter, par autochtones interposés, la politique souhaitée par la ou les puissance(s) européennes sans craindre de voir peser sur elle(s) les anathèmes infâmants de « colonialistes », « impérialistes » et surtout de laisser, à ces mêmes autochtones, le soin de mater leurs « rébellions » locales… tout en s’assurant un « noyau dur » dans les organisations internationales.
Ce désengagement fut mené de main de maître par :
- l’élimination des mouvements et des éléments susceptibles de perturber le « grand jeu »,
- la mise en place d’accords de coopération extrêmement vaste.
L’élimination des forces progressistes
Notre propos se rapportant surtout à Madagascar, nous nous bornerons à mentionner :
- au Cameroun, dès 1957, les massacres en pays bamiléké et l’élimination des dirigeants patriotes de l’Union des populations du Cameroun (UPC) : assassinat de Ruben Um Nyobé en 1957, de Felix Moumié en 1960 et d’Ossendé Afana en 1966 (2) ;
- au Togo, le trop indépendant et plus ou moins anglophile président Sylvanus Olympio est éliminé, en janvier 1963, avec la bienveillante neutralité de M. Mazoyer, alors ambassadeur de France à Lomé (3);
- au Gabon, le président Léon M’Ba, écarté le 18 février 1964, sans un coup de feu par l’armée gabonaise, est rétabli, le 19 février, par deux régiments de parachutistes français débarqués de Dakar et du Centrafrique.
Où irait-on, en effet, « si les Africains du pré carré se mettaient à désavouer le président que leur a choisi la France ? » (4) .
A Madagascar, les hypothèques étaient levées depuis les « événements » de 1947. Le MDRM décapité et dissout, les symboles du patriotisme emprisonnés et interdits d’activités politiques, la voie était libre pour les « enfants chéris de la Mère patrie » à savoir : les dirigeants du PADESM ( Parti des Déshérités de Madagascar ), le parti collaborationniste.
Restait à régler quelques détails : à quelle mouvance de ce parti transmettre l’héritage ?
A l’ancien « départementaliste » Norbert Zafimahova, alors sénateur de la Communauté, ou au « modéré » Tsiranana, député à l’Assemblée Nationale française ?
Après de croquignolesques escarmouches entre les deux gladiateurs Tsiranana, le « modéré », par la grâce de la S.F.I.O alors au pouvoir à Paris et de son proconsul local André Soucadaux, a éliminé son rival de la scène politique.
Les accords de coopération
Des hommes, parachutés sous de tels auspices,ne pouvaient être qu’ombres portées de leurs parrains et étaient peu désireux, sinon incapables, de mettre en place une organisation et de mener une politique adaptées aux besoins de la population et à son niveau d’évolution.
Et c’est ainsi que, depuis l’Indépendance, nous n’avons eu qu’une succession de pouvoirs mimétiques qui ont imprimé sinon imposé, leurs marques à toutes les couches de la société et, partant, a stérilisé la curiosité et la critique, terreau du progrès intellectuel, économique et social.

Le pouvoir mimétique de la I ère République

Preuve de l’impréparation des dirigeants propulsés au pouvoir : on fit appel, pour rédiger la Constitution de le République malgache, à un Maître des Requêtes du Conseil d’Etat français : il concocta un système politique très inspiré du régime de la Vè République française.
Les accords de coopération franco - malgaches, signés le 2 avril 1960, encadraient le pays nouvellement indépendant dans le giron de la puissance coloniale et le rattachait au « monde libre ». En fait, il devenait, en quelque sorte, le fidéicommis de son ancien maître lorsque ce denier ne pouvait agir à visage découvert comme l’a prouvé, entre autres, l’ouverture d’une ambassade malgache à Taïpeh au moment même où la France reconnaissait la République populaire de Chine.
Comme l’a souligné, avec lucidité, François Perroux : « le colonialisme n’ose plus s’avouer tel et à visage découvert : il organise sa survie partielle en affirmant son dessein de coopération et d’émancipation progressive. »(3)
Cette indépendance - création d’un hymne national, d’un drapeau, d’une armée nationale, mise à part - n’a pas été mise à profit pour repenser et réformer les structures.
L’administration et les services, décalques de l’organisation antérieure, ne firent l’objet d’aucune réflexion d’ensemble : les directions et inspections générales devirent tout bonnement des ministères, les gardes indigènes des gendarmes et un grand nombre d’écrivains- interprètes et chefs de canton, anciens PADESM ou militants du parti gouvernemental, propulsés administrateurs civils.
Le Ministère des Affaires Etrangères, seule création récente, a eu pour « exécutant un corps diplomatique offrant toute garantie, puisqu’il est constitué en nombre imposant par d’anciens instituteurs, secrétaires - dactylographes, infirmiers auxiliaires et politiciens en disgrâce. »(4)
L’enseignement resta calqué sur le régime ancien, la langue officielle resta le français avec pour conséquence qu’à ce jour aucun de nos chercheurs n’est capable de la moindre vulgarisation de ses travaux en langue nationale pour le mettre à la portée du grand public. Mieux, même les émissions radiophoniques à l’intention des paysans étaient ânonnées en français par le ministre de l’Agriculture.
Le libéralisme fut la doctrine et les comptoirs continuèrent leurs juteuses affaires favorisées par le FMG, amarré au franc français.
Cette douce « routine » fonctionna une dizaine d’années par énergie cinétique et, surtout, par l’encadrement des « assistants techniques » présents à tous les points stratégiques : cabinets civil et militaires du président de la République, direction générale de l’institut d’Emission …
Sile système a,pu assurer « la paix des cimetières », il n’a pas permis de penser les structures nécessaires à l’entrée de Madagascar parmi les pays souverains et « l’état de grâce » qu’auraient dû être les premiers temps de l’Indépendance, est vite retombé comme un soufflé.

Le pouvoir mimétique de la II è République

On ne peut vraiment pas dire, des têtes pensantes de la Transition du général Ramanantsoa ni de celles de Didier Ratsiraka, qu’elles ont risqué de contracter la méningite.
La voie pour elles était simple et limpide : prendre le contre-pied de ce qu’avait fait la I ére République, sans procéder à un inventaire, sans souci de la continuité de l’Etat.
Ce fut un mimétisme par opposition : on passa du libéralisme au socialisme nationalisateur rabique, au retrait de la zone franc, à la reconnaissance de la Chine Populaire, au remboursement, grâce à un prêt chinois, des investissements sud-africains, à une diplomatie nettement orientée vers les démocraties populaires.
La malgachisation de l’enseignement fut appliquée du jour au lendemain sans recyclage préalable des enseignants. L’Ecole nationale d’Administration fut même pompeusement baptisée Ecole Nationale de Formation Administrative Révolutionnaire. Marx, Lénine, Mao, Kim IL Sung remplacèrent, dans les programmes scolaires, les auteurs « réactionnaires » que sont Montesquieu, Rousseau ou Tocqueville en même temps que le Livre Rouge de notre Président, Guide Suprême, servit de panacée à toutes nos difficultés.
Parce que la I ère République avait un gestion financière, plus épicière que macro-économique, on proclama partout que Madagascar n’avait pas utilisé toute sa capacité d’endettement.
On s’engagea alors dans des investissements à outrance, on multiplia les « éléphants blancs « qui devient nous transformer, en moins d’une décennie, en « point aberrant » aux yeux des économistes.
Comment expliquer cette persévérance dans l’erreur et l’aberration ? Un regard rétrospectif sur les hypothèques qui précédèrent l’indépendance nous servira de fil d’Ariane.

Défaite et fin des mouvements patriotiques

Personne ne conteste aujourd’hui que le MDRM, après la Seconde Guerre mondiale, a réellement incarné les aspirations de la population et a été le catalyseur d’un patriotisme malgache, partagé même par les Comoriens qui vivaient au Pays.
Différents témoignages sont sur ce point révélateurs :
« A propos de notre entrée dans le MDRM, il y avait de nombreuses sortes de gens : des Antandroy, des Antaimoro, des Sakalava, des Musulmans…Tous, nous sommes des Malgaches… » (5)
Un « soumis », collaborateur des forces de répression, devait aussi reconnaître sur le tard : « Pourquoi l’a-t-on appelée (1947) année des bandits » ?
Le nom « année des bandits » paraît ainsi impropre car, si l’on y réfléchit bien, ce fut l’année de la grande soif de progrès et d’indépendance.(5)
Le soulèvement raté de 1947 a ainsi marqué le chant du cygne du mouvement patriotique unitaire et la rupture, sanglante et quasi définitive, avec la tradition de résistance populaire qui remontait avec les « Menalamba », aux premiers temps de la Conquête. (6)
La voie était libre pour l’entrée en scène d’interlocuteurs plus conciliants.
Il serait fastidieux de récapituler les différentes péripéties électorales qui se déroulèrent entre 1951 et 1956. Il faut néanmoins que les législatives de 1951 portèrent à l’Assemblée nationale française, un « élu apolitique et profrançais » Ranaivo Jonah et deux piliers du PADESM Velonjara Pascal et Raveloson Mahasampo.
Leur loyalisme outrancier a fini par incommoder leur protecteur et, en 1956, ils laissèrent la place à des parlementaires plus « modérés » parmi lesquels un fondateur du PADESM, Philibert Tsiranana, auquel un séjour de quelques années en France a rendu la virginité politique.

La résistible accession de Philibert Tsiranana

L’année 1956 marque le réveil de la vie politique locale, mise sous étouffoir depuis 1947, réveil accentué par l’arrivée au pouvoir en France du « Front Républicain ».
Le gouvernement du « socialiste » Guy Mollet, sérieusement handicapé par la guerre d’Algérie, a compris l’urgence de procéder à des réformes dans les Territoires et, le 23 juin 1956, fit voter par l’Assemblée française la LOI-CADRE qui instaurait :
- le suffrage universel et le collège unique,
- l’extension du pouvoir délibérant des Assemblées élues (Assemblée représentative et Assemblées provinciales),
- un exécutif central (Conseil de gouvernement) et des exécutifs provinciaux (Conseils provinciaux).
On créa pour accentuer le provincialisme (sinon la balkanisation), par une loi de novembre 1956, une sixième circonscription territoriale : Diégo Suarez.
Ces mesures firent l’objet d’âpres polémiques et controverses. Avec le retour des débats politiques fleurirent aussi les partis et se brisèrent d’anciennes alliances.
C’est ainsi que l’ancien PADESM donna naissance, fin 1956, à deux partis qui allaient vite se livrer à un combat, sans merci, pour l’héritage colonial : le PSD de Philibert Tsiranana et l’UDSM de Norbert Zafimahova.
Les « nationalistes » de leur côté se réclamèrent, en majorité, de l’esprit MDRM, mais leurs querelles de personnes et d’écoles les ont fractionnés en une multitude de « particules » peu efficaces.
Néanmoins , le premier Conseil de gouvernement, issu des élections du 27 mai 1957, a encore reflété les rapports de force puisqu’il comptait, en son sein, sous la vice-présidence de Tsiranana, un « nationaliste raisonnable » Alfred Ramangasoavina, (7) deux anciens MDRM Justin Bezara et Alexis Bezaka, deux PSD, un UDSM et deux indépendants.
Aux Assemblées provinciales, comme dans les conseils provinciaux, l’UDSM obtient deux présidences et le PSD, une.
A l’Assemblée représentative, l’UDSM remporta un net succès en obtenant le poste de président (Norbert Zafimahova) et de Premier vice président ( Raveloson Mahasampo). Le PSD n’obtint qu’un poste de questeur.
Les jeux n’étaient donc pas faits et Tsiranana était loin de sortir gagnant de la confuse et sévère compétition pour le pouvoir.

L’intronisation truquée

Deux facteurs devaient contribuer à renverser la situation :
- l’amnistie des trois parlementaires toujours en résidence surveillée en France,
- le référendum du 28 septembre 1958 instituant la Communauté franco-africaine
L’amnistie des trois parlementaires a été, pendant toute cette période, au cœur des débats politiques et a servi de cheval de bataille à tous les partis dits « nationalistes », au point que, le 14 novembre 1957, l’Assemblée représentative avait adopté un vœu la réclamant.
Souscrivant à cette aspiration, l’Assemblée nationale française vota le 18 mars 1958, une amnistie totale en faveur des condamnés de la « rébellion » de 1947. Mais le texte fut émasculé par un amendement, présenté par le ministre SFIO de la France d’Outre Mer Gérard Jacquet, « interdisant aux condamnés à mort ou aux travaux forcés à perpétuité l’exercice des droits politiques et le séjour dans la Grande Île, jusqu’en 1963. »(7)
Les trois parlementaires, Raseta, Ravoahangy et Rabemananjara, leaders historiques du MDRM et symboles des combats patriotiques, étaient ainsi écartés des prochaines compétitions pour la conquête du pouvoir.
Le référendum du 28 septembre 1958 vit la victoire des partisans du OUI et, par voie de conséquence, l’élimination de toutes les instances politiques des nationalistes, partisans du NON. Une ordonnance du 6 octobre remplaça l’Assemblée représentative par un Congrès de toutes les Assemblées provinciales. Congrès chargé de fixer le statut futur de l’Île et, le 14 octobre, la République malgache était proclamée par ce Congrès.
L’Assemblée représentative fut dissoute et une Assemblée nationale provisoire et législative composée de 90 membres, élus par le Congrès, lui fut substituée pour voter la Constitution.
Constituée en Parlement, par l’apport d’un Sénat formé par les membres du Conseil constitutionnel consultatif, cette Assemblée ad hoc élisait le premier président de la République malgache.
Le 29 avril 1959, la Constitution fut votée et, le 1er mai, Philibert Tsiranana élu président de la République par 113 voix sur 114 votants.
Désormais maître d l’appareil d’Etat, il constitua un gouvernement d’où furent éliminés les non PSD. Les ministres et la majorité des parlementaires UDSM rejoignirent vite le parti présidentiel donnant ainsi à Tsiranana la maîtrise de l’Exécutif et du Législatif.
Ce mode d’accession au pouvoir devait faire école et ses conséquences marquer la vie politique jusqu ‘à nos jours.

Le « blitzkrieg » de Didier Ratsiraka

L’homme qui devait assumer la responsabilité du Pays et cumuler les fonctions de chef d’Etat et de chef de gouvernement a donc été porté au pouvoir par un collège de 114 électeurs d’où furent éliminées toutes les tendances discordantes. Cela constitua un précédent puisque le deuxième président de la République accéda, lui aussi, à la charge suprême par un vote d’un Comité restreint, le Directoire militaire, après la démission du général Ramanantsoa et l’assassinat du colonel Ratsimandrava.
Ainsi, les présidents malgaches des deux premières Républiques sont arrivés au pouvoir sans l’aval du suffrage universel par une sorte de coup d’Etat entériné par un collège électoral taillé sur mesure.
Aucun d’entre eux, au départ, ne disposait d’une organisation solidement structurée mais a
chacun consolidé et légalisé son pouvoir après avoir mis la main sur les leviers de l’Etat et placé ses hommes à tous les postes stratégiques.

Les conséquences permanentes

Ces coups d’Etat légalisés, venus du sommet, ont constamment marqué les pratiques en vigueur dans nos Républiques. Celle-ci se caractérisent par une méfiance viscérale à l’égard du peuple considéré comme immature et, de ce fait, doit être encadré de façon draconienne.
Dans cet esprit, les consultations électorales sont plutôt des plébiscites et non des suffrages. Ces consultations, au demeurant sont souvent remarquables d’ambiguïtés comme l’a montré le vote de la Constitution de 1975 qui amalgama, allègrement, l’adoption de la Constitution et de la Charte de la Révolution socialiste et l’élection du président de la République.
D’ailleurs conscients du vice congénital qui a présidé à leur adoubement, ces Chefs d’Etat, jadis adversaires ou alliés des adversaires des mouvements patriotiques utilisent tous les moyens et recourent à toutes les intimidations pour donner l’illusion d’une unité autour de leur personne : évolution vers un parti unique,loi draconienne sur la presse, police politique,trucages électoraux (8), garde prétorienne …
Il ne peut y avoir, dans leur conception, de citoyens mais un peuple (vahoaka) à marginaliser sous la bienveillante tutelle du ray aman-dreny (père et mère i.e : le Pouvoir). Faute de contre pouvoirs, ils ne tardent pas à tomber dans la mégalomanie, le narcissisme omniscient et la paranoïa (9).
Et c’est ainsi qu’ont pu être mis en œuvre tous les projets les plus délirants qui nous ont conduits, aujourd’hui, à la servitude et au dénuement.

Au total avec l’élimination, avant l’indépendance, des dirigeants des mouvements patriotiques, furent aussi étouffées la libre discussion des alternatives, la compétition ouverte autour des enjeux du pouvoir, l’acceptation pratique des conflits propres aux démocratie.
Les anciennes puissances colonisatrices qui n’ont pas été étrangères à cette évolution, dans leurs anciens territoires, ont ainsi contribué à l’installation de pouvoirs autistes qui considèrent leurs nationaux comme les premiers ennemis contre lesquels il faut se protéger.
Ainsi s’expliquent, aujourd’hui, les aberrations économiques, l’absence d’alternance pacifique, les guerres civiles et ethniques, les « violences colériques » (10) imprévisibles qui déchirent périodiquement le continent africain … voire les investissements massifs, épargne -précaution de nos hiérarques à l’étranger.
Ironie de l’Histoire : par un effet boomerang ces anciennes puissances tutrices qui ont placé leurs hommes à la tête des nouveaux Etats, pour ne pas être accusées « d’immixtion dans les affaires intérieures d’un Etat souverain », sont conduites à revendiquer, de plus en plus, le « droit d’ingérence humanitaire » pour tenter de remédier aux catastrophes provoquées par leurs fantoches.
C’est le cercle vicieux permanent que personne, en cette veille du 3 è millénaire, n’est en mesure de briser, cercle vicieux qui rend illusoire toute politique sincère de développement durable
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(1) Il s’agit, à l’évidence, d’un pléonasme car chacun sait qu’il ne peut pas y avoir de « petits économistes »
(2) « La FrançAfrique » de F.X. Vershave. Ed Stock 1998
(3) « L’Europe sans rivages »
(4) « Prisons pour un expert » d’ Edouard Chapuis. Ed l’harmattan
(5) « Témoins de l’insurrection » Ed Foi et Justice
(6) « The rising of the Red Shawls : A Revolt in Madagscar. » par Stephen Ellis.
Ed Cambridge 1985.
(7) « Madagascar, Cinquante ans de vie politique » par A. Spacensky. Nouvelles Editions
Latines .
Pour la petite histoire, il convient de signaler que Tsiranana, alors député de
Madagascar n’a pas assisté aux débats. Il s’est contenté d’adresser un télégramme en
Faveur de l’amnistie, télégramme lu en séance par le député des Comores Saïd
Mohammed Cheïk .
(8) « A history of Madagascar. » 1985 par Mervyn Brown. L’auteur parle d’unfair rules
lors des différentes élections.
(9) « Prison pour un expert » Ed l’Harmattan 1983 . Edouard Chapuis y analyse, avec
finesse et sensibilité, l’évolution psychologique de Philibert Tsiranana .
(10) « Le jardin des délices démocratiques ». Ph. Braud . Presses de la Fondation des
Sciences Politiques. 1991

Notes complémentaires .

Il convient, pour être plus précis, de noter que :
- M Didier Ratsiraka a épousé mademoiselle Céline Velonjara, fille du député Padesm de 1951,
- M Zafy Albert, président de la République « empêché », successeur de M Ratsiraka, est l’époux d’une demoiselle Zafimahova .
C’est dire que la politique inspirée du Padesm a régné, sans discontinuité, sur Madagascar de 1951 à 2002 , soit pendant plus de 50 ans.
L’arrivée au pouvoir de M Ravalomanana est vraiment un « nouvelle donne».

7/15/2005

Madagascar

Ce blog a été crée à la place de la Lettre Mensuelle de JURECO pour débattre de la conjoncture malgache.